"Bonjour, je cherche un thérapeute... mais à mes conditions"
Ou : ce que votre premier message dit déjà de vous
Chaque semaine, des thérapeutes reçoivent un message qui ressemble à peu près à ceci :
"Bonjour, je recherche un(e) psychanalyste, psychologue si possible. Je suis disponible les jeudis. Je voudrais venir tous les quinze jours. Mon budget ne dépasse pas 40€. Et j'habite à 30 km donc ce serait bien que vous ayez un parking."
- Signé : quelqu'un qui souffre, sincèrement...
...Et qui, sans le savoir, vient de livrer sa première séance — gratuitement, et avant même d'avoir poussé la porte.
Le cadre thérapeutique : pas un détail administratif
Commençons par dissiper un malentendu tenace. Le cadre thérapeutique — horaires, fréquence, tarif, lieu — n'est pas l'équivalent des conditions générales de vente qu'on fait défiler sans lire. Avant tout suivi psychothérapeutique, il est important de définir un cadre de soin et de travail.
Sans cadre stable, pas de processus. Sans processus, pas de soin.
Didier Anzieu, figure majeure de la psychanalyse française, est allé encore plus loin : il a montré l'homéomorphisme entre cadre analytique et enveloppe psychique, tout se passant comme si le patient projetait sur le cadre de la séance sa propre enveloppe psychique.
Autrement dit : la façon dont quelqu'un aborde le cadre dit quelque chose de son monde intérieur. Dès le premier message.
Négocier le cadre avant la première séance :
une résistance déguisée en logistique
Freud l'avait théorisé dès Inhibition, Symptôme et Angoisse (1926) : la résistance prend cinq formes distinctes, et toutes ne surgissent pas uniquement sur le divan.
En psychanalyse, on appelle résistance, selon Laplanche et Pontalis (1967), "tout ce qui, dans les actes et les paroles de l'analysé, s'oppose à l'accès de celui-ci à son inconscient". Et cela peut très bien commencer dans un email. Imposer le tarif, la fréquence, le jour, le titre du praticien — avant même la rencontre — c'est une tentative de maîtriser un espace qui, par définition, échappe à la maîtrise. Même si le patient exprime un authentique désir de changer, tout se passe comme si le patient sapait tous les efforts que le thérapeute déploie pour l'aider. Ce sabotage peut commencer très tôt. Parfois, avant même la première séance.
Ce n'est pas un reproche. C'est une information clinique précieuse.
Ce que la recherche dit sur l'alliance thérapeutique
Les études sur l'alliance thérapeutique éclairent directement cette question. Bordin (1979) définit l'alliance comme un mouvement émotionnel entre au moins deux protagonistes, constitué de trois dimensions : les buts fixés par la rencontre, les tâches à effectuer pour atteindre ces buts, et le lien entre patient et intervenant. Or quand le cadre est unilatéralement défini avant la rencontre, deux des trois dimensions — les buts et les tâches — sont déjà figées. L'alliance, avant même d'exister, est compromise.
Une alliance positive est l'un des meilleurs prédicteurs du résultat thérapeutique, représentant de 38 à 54 % de la variance due au traitement.
Concrètement : accepter un cadre tordu pour "ne pas perdre un patient", c'est statistiquement compromettre les chances que ça marche. Charitable en apparence. Contre-productif en réalité.
Mais alors, que cache ce besoin de tout contrôler ?
Ici, pas de condescendance : quelqu'un qui arrive en blindé, avec une liste de conditions, a souvent de très bonnes raisons de se protéger.
Le besoin de contrôle est une défense. Freud le notait dès 1917 dans son Introduction à la psychanalyse : il avait renoncé à forcer les résistances, comprenant qu'elles constituent un indicateur précieux des conflits psychiques, étroitement liées aux défenses du moi et aux représentations refoulées. Formuler des exigences avant même de rencontrer l'autre, c'est peut-être le seul endroit où cette personne se sent encore en position de force.
Et ça, c'est déjà du matériel clinique.
Ce que fait un thérapeute qui tient son cadre
Le cadre analytique a été confronté à des pathologies et des situations d'intervention obligeant à des modifications radicales ou de forts aménagements. Des aménagements, oui. Une capitulation avant même la première rencontre, non.
Refuser une demande dont les conditions sont incompatibles avec un travail sérieux, ce n'est pas de la rigidité. C'est une position éthique. Et parfois, c'est le premier acte thérapeutique qu'un praticien pose envers quelqu'un : lui signifier que certaines choses ne se négocient pas.
Lacan le formulait ainsi dans "La direction de la cure et les principes de son pouvoir", présenté au colloque de Royaumont en 1958 et publié dans les Écrits (Seuil, 1966) : "Il n'y a pas d'autre résistance à l'analyse que l'analyste lui-même."
Ce qui implique qu'un analyste qui cède à toutes les demandes — par gentillesse, par peur du vide, par besoin d'être aimé — résiste lui-même au processus analytique.
FAQ
Le tarif peut-il être aménagé en thérapie ?
Certains praticiens pratiquent un tarif modulé selon les situations. Mais cet aménagement se discute en entretien, pas par email avant même la première rencontre.
Pourquoi la fréquence des séances n'est-elle pas négociable d'emblée ?
La fréquence structure le processus. Une séance tous les quinze jours n'est pas "la même chose en moins cher" — c'est un dispositif différent, avec des effets différents. Ce n'est pas au patient de le décider seul, avant même la première rencontre.
Faut-il absolument un psychologue clinicien ou un psychanalyste suffit-il ?
Les deux ont des formations et des statuts distincts. Le titre de psychologue est réglementé par la loi en France. Celui de psychanalyste ne l'est pas. L'important est de comprendre ce qu'on cherche — et d'en parler avec le praticien.
Et si je me reconnais dans ce message ?
Aucun jugement. Ce besoin de tout cadrer à l'avance dit quelque chose de votre histoire — pas quelque chose de honteux. C'est peut-être même la meilleure raison de consulter. En laissant un peu de place à l'inattendu.
Références bibliographiques
Anzieu, D. (1986). Cadre psychanalytique et enveloppes psychiques. Journal de psychanalyse de l'enfant, 2, 12–24.
Anzieu, D. (1987). Les enveloppes psychiques (2e éd., 2000). Dunod.
Bordin, E. S. (1979). The generalizability of the psychoanalytic concept of the working alliance. Psychotherapy: Theory, Research & Practice, 16(3), 252–260.
Chahraoui, K., & Reynaud, M. (2017). Notion de cadre thérapeutique. Soins, 67, 1–4.
Freud, S. (1917). Introduction à la psychanalyse (trad. S. Jankélévitch). Payot (éd. 1962).
Freud, S. (1926). Inhibition, symptôme et angoisse (trad. M. Tort). PUF (éd. 1993). Lacan, J. (1966). La direction de la cure et les principes de son pouvoir. Dans Écrits (pp. 585–645). Le Seuil. (Rapport original présenté au colloque de Royaumont, juillet 1958.)
Laplanche, J., & Pontalis, J.-B. (1967). Vocabulaire de la psychanalyse. PUF.
Martin, M. (2001). Le cadre thérapeutique à l'épreuve de la réalité. Cahiers de psychologie clinique, 17(2), 103–120.
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